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61e de Ligne

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Message  Davin Didier le Dim 17 Juin - 13:50

Les souvenirs d'un musicien engagé au 61e de Ligne

Là-dessus, nous sortîmes pour régulariser mon entrée au corps et me faire porter à l’ordinaire des musiciens. Et puis, il fallait m’habiller ; nous allâmes chez le maître tailleur, assis dans son atelier avec ses ouvriers autour d’une lampe à boule qui éclairait assez mal.
- Eh bien, gros cousoux , capitaine des pique-prunes , on travaille encore à cette heure, dit le chef de musique. Je vous amène ce gars à habiller.

Le maître tailleur, gros bonhomme aux jambes contrefaites par l’abus du métier, descendit de son établi en ricanant et chercha un habit de grande taille, car à cette époque on ne trouvait dans les magasins que des uniformes grands ou petits d’où il s’ensuivait que les hommes de taille moyenne étaient toujours mal habillés. Heureusement j’étais déjà un grand, mais l’habit, trop large pour un corps mince, faisait des plis dans le dos.

- Bah ! dit le maître tailleur, avec deux suçons sous les bras, ça ira.
J’enfilai ensuite un pantalon court pour porter avec des demi-bottes à glands. Un chapeau à trois cornes, un feutre noir, avec un plumet tricolore pour la grande tenue, telle était ma coiffure. L’armurier me délivra une épée à baudrier en cuir blanchi ; dans ma joie enfantine, je la tirai du fourreau et m’aperçus qu’elle avait été cassée et rebrasée par le milieu.


Sur ces entrefaites, les tambours rentrèrent dans la cour de la caserne en battant la retraite, et M. Leclercq me conduisit à la chambrée où se trouvaient douze ou quinze musiciens, qui se levèrent en faisant le salut militaire.
« Voilà une recrue qui nous arrive, dit le chef de musique. Il tiendra le premier cor. Misonnet, tu lui passeras ton instrument et tes cartons et tu prendras le serpent de Rabuchon. » Là-dessus, M. Leclercq sortit en me disant : « Á demain ».
J’étais d’abord assez gêné au milieu de ces figures inconnues ; mais les musiciens firent le premier pas, me parlant en camarade, de sorte que je fus bientôt à mon aise. L’un d’eux me fit observer que j’avais à payer ma bienvenue, et comme je possédais encore un peu d’argent, je m’exécutai ; le cantinier apporta du genièvre et de la bière brune, et on but jusqu’à une heure assez avancée de la nuit, mais sans lumière, le tambour ayant battu l’extinction des feux. J’eus à raconter toute mon histoire, qui surprit beaucoup mon auditoire ; tout le monde, à l’exception de Misonnet, me faisait belle mine. Á la fin, étourdi par la fumée des pipes et ce mélange de boissons auxquelles je n’étais pas habitué, je tombais de sommeil, et chacun alla gagner son lit respectif, avantage que nous avions sur les hommes de troupe qui couchaient à deux.


Le régiment allait partir à l’exercice, quand notre grosse caisse étant tombée subitement malade, je fus chargé de prendre sa partie. Nous sortions de la caserne, tambours battants ; vous savez que sur la dernière reprise des tambours, la grosse caisse frappe trois coups afin de prévenir que la musique va jouer. Sur le signal du chef, je lève ma mailloche et ma timbale gauche, et « zim, boum, boum », mais avec tant de vigueur, que ces tambours, pour la plupart tapins novices, en furent en désarroi et perdirent la mesure pendant quelques instants. J’allais rire de mon excès de zèle, quand le tambour-major, Arsandac, se retourna furieux de mon côté en jurant et en sacrant.

En campagne en 1805

Je compris bien alors tout ce qu’il faut de courage et d’impassibilité aux musiciens pendant l’action ; accomplissant notre service, nous étions exposés à être tués sans avoir, comme les soldats, la satisfaction de tirer sur l’ennemi. Près de nous tombèrent plusieurs canonniers, deux de nos officiers, un tambour et plusieurs soldats. Arsandac le tambour major, qui faisait battre la charge, avait mis genou à terre pour être moins en vue, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir un grand chapeau percé. Louis, dit la Mouche, notre clarinettiste-solo, eut la joue déchirée ; Missonnet reçut un projectile dans son serpent, et notre pavillon chinois perdit de ses clochettes.
Et cependant, nous jouions toujours ; une marche guerrière composée par notre chef et intitulée : Les Français à Londres, tel était notre morceau. Nous l’avions déjà reprise plus de dix fois depuis le commencement de l’action, et toujours M. Leclercq criait : Da Capo. Á quand donc la Coda se demandait-on. Et la petite clarinette du chef ne cessait pas ses chants aigus ; cet homme intrépide nous conduisait avec autant de sang-froid qu’à la répétition. Moi, je n’en pouvais dire autant, pourtant je n’avais pas peur, mais l’émotion faisait trembler mes lèvres et m’empêchait de jouer, je canardais à chaque note. Sacrebleu ! j’aurais préféré tenir un fusil.


Une entorse l'empèche de participer à Austerlitz....Il rejoint ses camarades musiciens après la bataille.

" Je revins donc en traînant la jambe au baraquement de la musique du 61e, très heureux de ne plus être à l’ambulance. Les camarades m’accueillirent très bien, aucun n’avait été touché ; une fois le premier morceau joué, toutes les musiques s’étaient repliées sur les réserves, et n’avaient été employées qu’après l’action à ramasser les morts.

M. Leclerq ne me cacha pas sa satisfaction de me voir revenir, car cet excellent chef n’était pas content s’il n’avait pas tout son personnel au complet.
Je me couchai avec plaisir dans la grande baraque de branchages, assignée à la musique, et le lendemain quand le tambour battit, je fus malgré ma boiterie, un des premiers prêts à la répétition. Je fus étonné d’y trouver un Russe en habit vert ; c’était un musicien fait prisonnier, il sonnait de la trompette dans un régiment d’infanterie.
M. Leclercq m’apprit que les musiques d’infanterie russe n’étaient composées que de la batterie et des trompettes, mais au moment de l’attaque on avait entendu des chansons guerrières, accompagnées par des rythmes très accusés, des tambours et des variations très compliquées pour les trompettes ; du reste le prisonnier russe était une preuve vivante du talent de ses camarades. M. Leclercq alors n’eut plus qu’une idée, celle de conserver ce prisonnier au 61e, et de lui apprendre à la fois le français et la notation. La tâche n’était pas mince cependant, notre chef avait tant de persévérance pour arriver à un résultat profitable à sa musique, que je crois qu’il y serait à la fin arrivé mais malheureusement un ordre général d’envoi en France, applicable à tous les prisonniers russes, l’obligea de renoncer à son projet.  



Charles Pilard (1843 -1902)  : souvenirs d' un musicien militaire du 1er Empire 1870 study
Sans doute rédigé d'après des mémoires d'époque en raison de détails fort exacts

Davin Didier
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